Drug, drogue, droga

Dans toutes les langues, dans tous les pays, ce mot immonde équivaut radicalement à des spasmes infernaux, qui ramonent les tripes, et à des traumas rachidiens qui fouaillent tel un trépan les cerveaux les plus sains. La came, tout le monde en parle, mais tout le monde se tait. Pourtant, par l’extrême faute d’hommes d’affaires véreux, dynamiques mais puants, quadragénaires sûrs d’eux aux riches comptes helvétiques, ce sont les jeunes qui trinquent, qui claquent, qui plongent dans un «Grand bleu» terrifique, lâche et gluant, incroyable prédateur aux mille dards dévorants.

Yannick BellonIl fallait beaucoup de courage et d’opiniâtreté à Yannick Bellon, déjà réalisatrice d’un film cru sur un autre mal endémique, « L’amour violé», pour confier à Manon l’effacée, à Manon la dolente, le rôle fort et dur d’une accro toxico, Marie révoltée, cradasse et shootée, Marie survoltée, affolée et tout soudain éteinte. Il fallait davantage que du talent à Emmanuelle Béart pour rentrer avec une aussi déconcertante facilité dans un rôle perturbant pour lequel elle semblait si peu faite. Tout le film est axé sur elle. «Les enfants du désordre» raconte l’histoire de Marie, détenue pour usage de drogue, qui, lors d’un spectacle donné à la prison de Fleury-Mérogis, fait la connaissance de Léna, membre du Théâtre du Fil.
Immédiatement, elles sympathisent. Dès sa sortie de prison, Marie rejoint la troupe. Mais elle est inquiète, peu sûre d’elle et se méfie de tout le monde. Le metteur en scène, finement interprété par Robert Hossein, s’efforce de l’aider, lui fait reprendre confiance en elle et l’incite à renoncer à la drogue. Progressivement, grâce à son travail au théâtre, le comportement de Marie va se modifier. Elle va enfin pouvoir s’assumer et accepter sa petite fille, qu’elle avait jusqu’alors rejetée. Mais la tentation est tenace et vigilante… C’est dans cet incessant va-et-vient entre l’acceptation et la révolte que le film prend tout son prix. Et les infimes limites qui régissent l’ordre rigoureux et le passage à l’acte inéluctable sont ici magnifiquement retranscrites par la caméra lucide, mais caressante de Yannick Bel-Ion. Elle suit, en plans fluides, l’évolution fluctuante, pleine de doutes et d’affolantes certitudes, de Marie. Tour à tour gracile et balourde, évanescente et sûre d’elle, grandiose et pathétique, Emmanuelle Béart se fond dans son moule avec la sublime maîtrise d’une actrice chevronnée. Que ceux qui ne la concevaient que dans des rôles-potiches, tels « Premiers désirs», « Demain, les mômes», «A gauche en sortant de l’ascenseur», battent ici leur coulpe! La Béart leur impose un pied de nez radical, pour ne pas dire sulfureux, que n’annonçait certainement pas son interprétation-fantoche de Manon dans le film de Claude Berri.

ManonDécolorée en blonde pour les besoins de la cause, elle ne garde pas du tournage marathon de « Manon des sources», qui lui vaut en 1988 le César du meilleur second rôle féminin, un souvenir impérissable. «J’ai ressenti une véritable frustration, explique-t-elle à Gaillac Morgue dans le magazine Max (décembre 1989). L’impression que je n’avais pas les scènes, que je passais à côté parce que c’était trop tôt et que je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. J’ai eu des conflits terribles avec Claude Berri. Le film s’appelle « Manon » mais c’est l’histoire d’Hugolin, j’étais jalouse. Cela dit, je dois avouer que Berri a été formidable…». Elle reprend sa vraie couleur de cheveux pour «Les enfants du désordre», et ce n’est pas un hasard, mais l’affirmation péremptoire de son besoin de s’impliquer totalement.
Elle pousse le masochisme d’acteur jusqu’à s’enlaidir et rentrer ainsi dans la peau sale d’une veule intoxiquée. «Je me suis mise à nu. J’ai touché le fond dans ce film. Je me suis retrouvée dans un état physique lamentable, proche de la folie. Je ne pouvais plus manger, je ne me lavais plus…». Sa performance de comédienne, si elle doit beaucoup à la direction très précise de Yannick Bellon, s’inscrit dans un registre ultra-professionnel, proche des méthodes de l’Actors Studio. Une grande actrice est née, et on peut attendre la suite de sa carrière avec la plus grande sévérité.

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