Coppola

Coppola n’a pas froid aux yeux, même s’il les cache derrièred’énormesverresfumés. Toute barbe dehors, cigare aux lèvres, ce colosse de 46 ans promène nonchalamment contre vents et marées, de déboires en triomphes, son imposante carcasse de ténor italien (n’oublions pas : son père et son grand-père sont musiciens !). Lui que l’on a surnommé le «Mussolini de la baie», que l’on qualifie, à grand renfort de superlatifs, de mégalo, parano et autres doux noms, se considère tout simplement comme quelqu’un de peu ordinaire, et reconnaît : «Je n’ai appris que très récemment que je ne voyais pas les choses comme les autres gens». Un jour, il gagne des millions de dollars avec les «Parrains I» et Il ou «ApocaIyspenow». Le lendemain, il engouffre d’autres millions dans des «coups de cœur». Pour lui, «l’argent est simplement une chose dont il faut se servir». Et cela fait bientôt vingt ans qu’il le dilapide sans compter au gré de son génie ou de sa folie. Adolescent, il méprisait le cinéma (par snobisme intellectuel, avoue-t-il aujourd’hui). Il y investit à présent sa vie et sa fortune. Pourtant jusqu’à ce jour de 1960 où mourant d’envie de faire un film, il s’inscrit à l’Ucla «pour apprendre», Coppola avait d’autres passions. C’est seulement à 17 ans qu’il a la révélation. Son frère l’avait emmené voir «Octobre » d’Eisenstein. Il ne s’en est pas remis. Comme son idole, il prend alors des cours de théâtre et s’entraîne à construire ou à éclairer un décor. «Je voulais tout connaître de manière complète afin d’avoir la même formation qu’Eisenstein». Cela tombe bien, il a toujours adoré lethéâtre. A neuf ans, lorsqu’une épidémie de polio rogne les ailes de ce gamin qui s’imaginait en futur champion de base-ball, il met en scène du fond de son lit des saynètes avec marionnetteet poupées ventriloques. Apprenti sorcier en herbe, il se forge un monde étrange, seul dans son coin : «La maladie, en me coupant des autres enfants, m’a appris la solitude»… et le moyen d’en triompher. Tout lui est bon : il bricole les films familiaux, découpe et remonte les dessins animés qu’on lui a offerts. A l’aide d’un magnétophone (un des premiers en 1949), il synchronise le tout. Le résultat : de petits films qu’il montre à ses copains épatés au cours de projections payantes. A l’époque, il faisait déjà du cinéma, comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir ! Quelques années plus tard, il déserte la section scientifique de son université (et son avenir de physicien nucléaire !) au profit des classes littéraires qui, à ses yeux, avaient beaucoupplus d’attrait : «Toutes les filles «bien» suivaient des études littéraires, voilà pourquoi je ne suis pas devenu un savant !»Quand, enfin, Coppola prend feu pour le cinéma, tout va très vite. Délaissant les cours — trop théoriques à son goût — de l’Ucla, il devient l’assistant, et surtout l’homme à tout faire, du producteur-réalisateur de séries B, Roger Corman. En 1963, il réalise son premier film en neuf jours («Démentia 13», sombre histoire fantastique). Puisundeuxième film, en 1966, «You are a big boy now» au titre prédestiné.Coppola C’est vrai, Coppola est devenu un grand garçon déjà remarqué par la critique. Son film, le seul d’origine américaine sélectionné pour le Festival de Cannes, y est favorablement accueilli. Fort de son succès tout neuf, on lui demande d’écrire quelques scénarios dont celui de «Paris brûle-t-il», «Reflets dans un œild’or» et de réaliser «La vallée du bonheur» (1968), une comédie musicale interprétée par Fred Astaire, maisqui ne passera pas à la postérité. Après ce travail de commande, Coppola refuse de s’engager sur la voie royale des films musicaux (à l’époque, «La mélodie du bonheur» fait un tabac). Un projet lui tient à cœur : «Les gens dela pluie». Pour tourner cette histoire d’une jeune femme errante, désertant sa famille, se livrant au jeu du hasard et des rencontres de la route, Coppola a 750 000 dollars de budget, et la Warner Bros lui donne un jeune stagiaire, George Lucas, barbu comme lui, rêvant comme lui de liberté, de films grandioses, et de se débarrasser de l’emprise des grands studios hollywoodiens. A San Francisco, le 14 novembre 1969, ils fondent tous les deux American Zoetrope (littéralement traduit du grec, cela donne «le mouvement de la vie»), une communauté de travail pour cinéastes où on trouvera, entre autres, Martin Scorcèse et John Millius (scénariste d’«Apocalypse now» et des «Gens de la pluie»). La légende Coppola prend forme. Mais le film est un échec. C’est le drame pour Zoetrope, le premier d’une longue série de déboires. Tant pis, Coppola est déjà loin. Il remporte l’Oscar du meilleur scénario pour «Patton» et accepte de tourner un projet oublié dans les tiroirs de la Paramount, une adaptation du best-seller de Mario Puzzo, «Le parrain» ! En 1973, c’est un triomphe ! Coppola a vaincutout le monde : la Mafia qui s’opposait au film, les producteurs qui lui mettaient des bâtons dans les roues, les critiques qui le dénigraient… Il peut être fier de lui. Avec «Le parrain», il gagne sept millions de dollars, sort de l’oubli une star vieillissante de 47 ans (Marion Brando) et révèle Al Pacino. En prime, sur un coup de dés, il produit «American graffiti», réalisé par son ami George Lucas. Le film lui rapporte trois millions de dollars supplémentaires. Et de dix ! Désormais Coppola a de l’argent. Riche et célèbre, il peut tout se permettre. Alors il écrit une ébauche de scénario inspiré par les écoutes téléphoniques c’est «Conversation secrète». Il trouve un comédien : Gene Hackman. En 1974, cette histoire de micros, véritables héros du film, n’enthousiasmé guère les foules. Malgré sa Palme d’or à Cannes (où peut-être à cause d’elle ?), le film de Coppola est taxé d’intellectualisme. Quelques années plus tard, les événements du Watergate lui ont pourtant donné raison : pour une fois la fiction précédait la réalité. Coppola était-il un devin ? Pour l’heure, le génie visionnaire remballe ses bobines et récidive sur la voie du succès avec le «Parrain II». Ilengage sa propre sœur, TaliaShire, ainsi qu’un débutant prometteur, Robert de Niro. Sûr de son coup, il exige un pourcentagede 15 % sur les recettes. Il n’a pas tort. Le film le renfloue de quatre millions de dollars. C’est alors que Coppola se lance dans une aventure titanesque, pleine de bruit et de fureur, qui durera quatre ans. En vedette : la guerre du Vietnam, sujet tabou dans l’Amérique des années soixante-dix ! A l’origine, il s’agi l’adaptation d’une nouvelle de Joseph Conrad,«Au cœurdes ténèbres», commandée en 1969 par Coppola au scénaristeJohn Millius et destinée à être tournée par George Lucas. Ce dernier, occupé à la production de «La guerre des étoiles», remet le projet dans les mains de Coppola. Les problèmes commencent : ils sont d’abord d’ordre financier et se résolvent relativement facilement. Coppola en a l’habitude ! «J’ai toujours des problèmes d’argent. De ce côté-là, je m’en sors toujours. C’est ce qu’il y a de plus facile». Les vrais problèmes apparaissent avec le choix des acteurs. A part Marion Brando, ils lui font tous faux bond. Le 12 mai 1976, aux Philippines, secondé par 450 techniciens et une armée de figurants, il démarre «Apocalypse now». Trois semaines plus tard, premier drame : l’acteur Harvey Keitel ne supporte pas la jungle, joue les stars capricieuses. On le renvoie à ses pénates. Martin Sheen, son successeur, engagé en cinq minutes sur l’aéroport de Los Angeles, est terrassé par une crise cardiaque et déserte le plateau pendant quatre semaines. Puis ce seront, dans le désordre, le typhon Olga qui détruit d’un coup de vent 600 000 dollars de décors, le monteur fou disparu dans la jungle avec la pellicule et qui la renvoie paquet par paquet… en cendres ! Il y aura encore les caprices de la mousson qui perturbe le tournage, le Pentagone qui refuse de fournir le matériel militaire promis, l’armée philippine qui exige des pots de vins monstrueux, la dysenterie et la malaria qui font rageauseinde l’équipe. De désastres en désastres, Coppola connaît les affres de l’inquiétude. «A certains moments, j’ai cru mourir de mon incapacité à résoudre les problèmes. Quand j’allais me coucher, à quatre heures du matin, je suais d’angoisse». De plus, Coppola est endetté jusqu’au cou, il a dépassé son budget (passant de 12à31 millionsde dollars), a investi tout ce qu’il possédait, sa maison, son vignoble de Napa Valley, ses pou recentrages sur les recettes du «Parrain», son yacht. Deux ans après le début de l’aventure, son film n’est toujours pas terminé. Coppola est un homme enchaîné. Les catastrophes lui vont bien au teint. Il a maigri de 20 kg. Sa démesure est communicative. Son chef opérateur, Vittorio Storaro, son décorateur, Dean Tavoularis, décuplent ses moindres initiatives : il veut un pendu dans un arbre ? Il en aura vingt ! Et le reste à l’avenant. Traumatisés, les rares curieux venus assister au tournage repartent écœurés.Commesontitrel’indique, le film de Coppola est apocalyptique. Les scènes les plus démentes se succèdent : la charge des hélicoptères au son de «La Walkyrie» de Wagner, un village du bord de mer rasé au napalm par un dément qui veut faire du surf, des «playboy girls» dansant devant les soldats harassés au bord de l’hystérie, d’innombrables scènes de sadisme… En tout 600 000 mètres de pellicule, soit 350 heures de film que Coppola monte et remonte inlassablement au prix de coupes draconiennes. Enfin de compte, le film sort en 1979. Coppola est au bout du rouleau. Il remporte sa deuxième Palme d’or à Cannes, mais il est laminé. Il a risqué sa vie, sa fortune, son mariage. Pendant deux ans, il reste silencieux ! Quelques mois après la sortie d’«Apocalypse now», l’argent commence à rentrer, Il en profite pour acheter des studios. Son choix est déjà fait, ce sera le célèbre Hollywood Central Studio de Los Angeles, construit en 1916 et rebaptisé immédiatement Zoetrope. Neuf plateaux, quinze hectares de superficie et de légende sur lesquels tournèrent Douglas Fairbanks, Harrold Lloyd et Charlie Chaplin. Zoetrope fonctionne comme l’Hollywood de l’âge d’or. On y emploie des comédiens, des techniciens et des scénaristes à l’année, Wim Wenders y est invité pour réaliser «Hammett». On distribue «Hitler» et «Ludwig» de Syberberg… Parallèlement, le studio est doté pour un million de dollars d’équipement électronique. Telle est la dernière folie de Coppola. L’électronique sauvera le cinéma. Sa démonstration est simple : avec l’informatique, on gagne du temps (dans le domaine du montage en particulier, puisque tout est mis en mémoire automatiquement) donc on réduit l’inflation galopante des budgets. Avec ce nouveau matériel, Coppola commence à tourner ce qui sera le seul film entièrement réalisé en studio sous contrôle électronique : «Coup de cœur». Le film a d’abord été conçu sous forme de story-board électronique, un brouillon sur ordinateur en quelque sorte, malléable à merci et qui sert de référence tout au long du tournage. Pour cette bluette romantique, Coppola a fait construire un Las Vegas de bazar, tout en trompe l’œil. Sur fond de néon couleur guimauve et de blues douçâtre (la musique est signée Tom Waits), un couple se sépare, se perd, se retrouve dans un rêve éveillé où passe et repasse une apparition funambulesque (Nastassja Kinski). Saturé de mort et de guerre jusqu’à l’overdose, Coppola s’offre ce «coup cœur» : il a envie de parler d’amour. Du fond de son camion studio, rivé à ses écrans vidéo, il contrôle tout ce qui se passe sur le plateau et peaufine «cette histoire d’un homme d’une femme, d’un autre homme d’une autre femme». Résultat : un énorme gâteau dont on a tant parlé que le public américain en est écœuré avant même qu’on le lui présente. Ce sera un échec total. Coppola est ruiné. A bout de souffle, il a commis une autre folie. Pour 20 000 dollars, il a loué la salle du Radio City music hall de New York afin de présenter un nouveau montage du «Napoléon» d’Abel Gance. Dans sa largesse, il a dépensé 24 000 dollars supplémentaires pour une page de publicité dans le New York Times. Tout cela pour signaler, comme il se doit, le grandiose événement. Aux yeux du tout-New York intellectuel ébaubi, accompagné d’une musique composée et dirigée par papa Coppola, «Napoléon» est un succès. Mais Coppola est au tapis. Sa folie des grandeurs(disent les méchantes langues) l’a perdu. Le rêve s’écroule. American Zoetrope est à vendre. Il ne lui reste plus qu’une solution :se remettre à l’ouvrage. Le génie, que l’on croyait terrasser, met les bouchées doubles. Une trentaine de jeunes fans lui ont en quelque sorte passé une commande : tourner l’adaptation d’«Outsiders», le best-seller d’une jeune romancière de seize ans, Suzie Hinton, leur livre de chevet favori. Jetant aux oubliettes les quadragénaires sur le retour, Coppola se passionne pour ces récits de conflits entre bandes adolescentes rivales. Réfugié à Tulsa (lieu réel de l’action), enthousiasmé par son équipe de jeunes comédiens (Matt Dillon, Ralph Maccio, C. Thomas Howell, Rob Lowe), il prend un bain de jeunesse et s’attaque dans sa lancée à un autre roman de Suzie Hinton, «Rumble fish».Au fin fond de l’Oklahoma, Coppola s’en va à la rencontre des années cinquante, de ses rebelles sans cause que furent, en leur temps, James Dean et Merlon Brando. En 1983, il livre à la jeunesse américaine deux films qui concrétisent leur révolte et leurs espoirs perdus. Le premier, «Outsiders», plus commercial, tourné en couleur, rapportera dix fois sa mise. «Rumblefish», le second (exploité à l’étranger sous le titre de «Rusty James»), sorti quelques mois après, est en noir et blanc (pour cause, son héros est daltonien !), plus intimiste et tourné avec des acteurs venus du théâtre (dont Mickey Rourke). Succès d’estime ! Quand en février 1984 Zoetrope est finalement vendu, Coppola vient d’achever «Cotton Club» à New York, dans les studios Astoria, un film qui lui a coûté dix-sept mois de travail et 50 millions de dollars de budget. C’est le premier film qu’il ne produit pas lui-même depuis «Apocalypse now». Le producteur est Robert Evans, dont l’ambition aurait été de réaliser lui-même «Cotton Club». Au terme de péripéties sans nombre, le projet échoua enfin entre les mains de Coppola. «Cotton Club», c’est un peu un « Parrain3 » : Harlem, paradis des mauvais garçons, sur fond de Roaring twenties, la prohibition et, en vedette, le jazz. Le Cotton Club était un lieu interdit aux consommateurs noirs, mais où se produisait la fine fleur des musiciens «colorés» de l’époque, un endroit mythique où la jeunesse dorée de New York goûtait délicieusement le plaisir de s’encanailler aux côtés de Lucky Luciano et d’Al Capone. Plaquées sur tout cela, les mésaventures amoureuses d’un danseur de claquettes (Gregory Hines) et de sa dulcinée (la chorus girl Lonette Mc Kee), mêlées à celles identiques d’une jeune chanteuse (Diane Lane) et d’un cornettiste (Richard Gere). Coppola appelle cela du cinéma commercial ! En attendant la carrière prometteuse du film, il s’est livré à un exercice de style pour la télévision (une première pour lui). En six jours et avec 650 000 dollars (une misère !) aidé de la technologie vidéo la plus sophistiquée, il vient- de boucler «Rip van Winckle», un conte merveilleux créé au théâtre par Shelley Duvall et pour lequel il a fait appel à sa sœur (Talla Shire) pour l’interprétation, et à son père (Carmine Coppola) pour la musique. Quant à ses projets, ils sont nombreux : au cinéma, «Peggy Sue got married» avec Debra Winger (la révélation de «Tendres passions»). En vidéo (il y revient toujours !), une adaptation de la pièce de Pirandello, «Six personnages en quête d’auteur». L’an dernier, il avait déclaré vouloir abandonner les tournages pour se consacrer à la production. Coppola n’est pas à une contradiction près !

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